La France interdite de Laurent Obertone, chez Ring éditions
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Derrière les services low cost, des salariés souvent exploités

en espagne-une chaine de coiffure exploite ses salaries pour proposer des services low cost a ses clients - photo Gerard Girbes Berges

En Espagne, les revenus des habitants sont bas. Certes pas pour tout le monde mais pour la majorité des Espagnols. Depuis la crise traumatisante de 2008, il a fallu trouver des solutions pour compenser. Certains le font de façon honnête et d’autres de manière frauduleuse. C’est le cas de cette entreprise de coiffure low-cost, dont nous tairons le nom, dont les témoignages de certains employés font frémir. On comprend mieux pourquoi son créateur a fait fortune sur le dos de ses salariés. Derrière les services à la personne low-cost se cache la dure réalités des salariés exploités jusqu’à l’os. 

Ici, tout est low cost. Même le look et le mobilier du magasin sont assez tiers-mondiste. Une chose que l’on ne peut manquer, c’est la vitrine. Sur plusieurs magasins aperçus, une énorme promotion écrite en lettres rouges gigantesques : TINTE : 5€ 5 (Teinture 5 €).

Malheureusement, derrière ce prix alléchant, se cache une arnaque à l’embauche. Un employé raconte : « Quand j’ai été embauché, j’ai commencé à travailler avec un grand enthousiasme. Les conditions étaient bonnes et tout semblait aller pour le mieux. Au bout de 15 jours, une note de service nous parvient du siège de la franchise par laquelle ils nous informent que les contrats sont mal conçus et qu’il faut les modifier en baissant les salaires et augmentant les objectifs. Nous allions toucher 200 euros de moins en travaillant 30 heures par semaine. Pour recevoir une meilleure commission, il faut travailler de nombreuses heures supplémentaires qui ne figurent dans aucun contrat, qui ne sont pas rémunérées, ainsi que les produits à faible marge comme les teintures à 5 euros, qui ne sont plus commissionnées et qui, après avoir travaillé plus de 40 heures, ne sont plus commissionnées. En vendant pour 519 euros de produits par mois, avec un peu de chance, vous recevez une commission de 40 euros. Tout ceci après avoir travaillé à la pièce pendant plusieurs heures, et accordé une pause pour manger à 5 heures de l’après-midi. Les droits des travailleurs sont totalement violés ! »

Teinture à 5 euros, employés surexploités

Et pour cause, les contrats de travail ont été trafiqués. Ce ne sont pas des contrats de travail, ce sont des contrats de « formation perpétuelle » qui permettent de surexploiter l’apprenant.
Devant l’un des salons devant lequel je me suis arrêté, il est 20h40 et une jeune fille ne coupe pas les cheveux car il n’y a pas de clients. Elle nettoie. Elle nettoiera jusqu’à 21 heures passées. Quelle formation !

Créée en 2013 à Séville, cette marque se targuait en 2017 d’avoir 600 franchisés auxquels on apprend bien sur la combine pour rattraper tout ce qu’ils ont perdu au moment de l’achat de la franchise à 25.000 €.

En plus des colorants à 5 euros (et 10 euros sans ammoniaque), des mèches pour 15 €, un traitement de la kératine par 10 € ou des capillaires botox par 25 €, l’entreprise explique que ses produits arrivent directement d’un fabricant italien pour obtenir des prix très bas. Il n’est pas précisé le nom du fabricant.

La notoriété abusive de cette entreprise vient encore une fois de la téléréalité. Son fondateur a participé à une émission de la Sexta « El Jefe infiltrado en 2015 » c’est à dire le chef infiltré. Le patron fait comme s’il était un collègue de ses employés. Et bien sûr, comme seuls les imbéciles regardent ce genre d’émission, ce sont eux qui se sont fait pigeonner. Son fondateur, Alberto Zapiaín, explique que c’est le passage de son émission à la télévision qui lui a permis une telle croissance surréaliste.

Mais si on dit que le fisc français est l’un des meilleurs du monde, le fisc espagnol n’est pas mal non plus, de même que les inspecteurs du travail. De nombreux « salariés » ont commencé à se plaindre de leurs conditions de travail, amenant le fisc et le ministère du travail à se pencher sur le succès fulgurant de la marque. Son fondateur Alberto Zapiaín, légèrement mégalomane, a oublié que lorsqu’on fraude, il faut savoir rester doublement discret. Et ce qu’il devait arriver arriva. Le tribunal de Séville s’est mis à enquêter sur le faible coût que proposaient cette entreprise et ses franchisés à leurs clients.

3 millions d’euros de fraude fiscale

La police nationale et ses agents de l’UDEF (Unité de la délinquance économique et fiscale) se sont déployés sur le territoire, conjointement avec la Sécurité sociale et l’Inspection du travail, ce qui a permis l’arrestation, dans un premier temps, de 37 personnes pour leurs actes illégaux. Ils ont découvert une fraude de plus de 3.000.000 d’euros à la Trésorerie générale de la sécurité sociale.

Parmi les personnes arrêtées figurent les propriétaires et les dirigeants du réseau d’entreprises qui dirigeait un réseau de coiffeurs à prix modique, ainsi que les propriétaires des franchises situées dans la province de Séville. Ils auraient bénéficié de faux contrats de formation, de l’obtention frauduleuse de primes et de prestations de la sécurité sociale.

En fait, les contrats signés entre le franchiseur et ses franchisés étaient de trois ans, soit exactement la même période qu’un contrat de formation. Ainsi, alors qu’il y avait des coiffeurs avec ce type de contrats dans les franchises, le compte courant des dirigeants du réseau commençait à grossir chaque mois avec les bonus que la Sécurité sociale envoyait aux franchisés.

Le plus délirant dans cette affaire, c’est que grâce à cette croissance soudaine et aux prix consentis aux clients, l’Association européenne de l’économie et de la compétitivité, basée à Madrid et à Bruxelles, a décerné à l’entreprise la médaille d’or du mérite au travail, une médaille décernée aux entreprises pour « un parcours exemplaire et des initiatives respectueuses de l’esprit et de la conscience ». La coupe est pleine et un nouveau scandale de corruption politique en Espagne n’est plus à exclure. C’est une tradition nationale. L’enquête est en cours. Reste à déterminer combien toute cette affaire a coûtée au fisc espagnol.

À l’heure actuelle, la marque qui s’est aussi installée en Italie et Portugal ne revendique plus que 500 franchises. Cela veut dire que nombreux sont les franchisés qui ont dû cesser leur activité en perdant le montant de l’achat de la franchise et l’aménagement de leur salon.

Pierre Bru, sur le média d'information généraliste ADOXA.INFO

Politique, Littérature, Archéologie, Culture

Docteur en archéologie, auteur de polars et scénariste. Correspondant Adoxa Espagne.

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